Bcomme...  Jean-Claude Biette

Présentation

Né en 1942 et disparu en 2003, à Paris, il fait partie des cinéastes d'abord passés par la critique, puisqu'il a commencé à collaborer aux Cahiers du cinéma dès 1964...

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Puis il fonde, en 1991, avec Serge Daney, la revue Trafic, dont il sera le rédacteur en chef après la disparition de celui-ci. Mais à la différence des grands aînés des Cahiers, Truffaut, Godard et les autres, il n'a jamais cessé, une fois devenu réalisateur, de continuer son activité critique – de façon plus "théoricienne" que vraiment pratique : ce n'est pas l'actualité qui l'intéressait, mais la signification de la fonction même du cinéma, comme l'attestent les titres de certains de ses ouvrages, Poétique des auteurs (1988) ou Qu'est-ce qu'un cinéaste ? (2000).

Cinéphile pointu, amateur averti, les quelques films qu'il a signés, sept longs métrages et deux courts, portent la marque de cette exigence : sans pour autant viser à l'élitisme, Biette ne se situant pas dans l'avant-garde ou l'expérimental, comme Jean-Marie Straub ou Marguerite Duras (avec lesquels il a cependant travaillé), ce sont des films pour le petit nombre, que l'on pourrait rapprocher de ceux de quelques cinéastes français des années 80 et 90, Jacques Davila, Gérard Frot-Coutaz, Jean-Claude Guiguet, Marie-Claude Treilhou, Paul Vecchiali, dont l'audience fut inversement proportionnelle à la qualité.

Sept films en 26 ans, l'œuvre est courte, mais dense. Dès Le Théâtre des matières, en 1977, avec Howard Vernon et Jean-Christophe Bouvet, qui seront ses acteurs-fétiche (le premier jouera dans tous ses films jusqu'à sa mort en 1996, le second jusqu'à Saltimbank, en 2003), il délimite ses thèmes et son univers : un monde clos, groupe d'amis ou troupe de théâtre, confronté à des difficultés et décrit sur un mode narratif pas forcément linéaire, assez proche de celui de Jacques Rivette. On retrouve les mêmes caractéristiques dans Loin de Manhattan (1981), le milieu des amateurs d'art ayant remplacé les acteurs de théâtre.

Si le public ne suit que peu, les films (budget réduit, pas de comédiens connus) ne disposant pas d'une surface économique suffisante pour être distribués convenablement, la critique, et pas seulement ses amis dans la profession, ne s'y trompe pas et salue en lui un réalisateur estimable, au sens fort. Sa conception de la mise en scène est sobre, sans fioritures, chaque mouvement d'appareil étant calculé pour mettre en valeur le texte (Biette est évidemment l'auteur de tous ses scénarios), selon la conception précise du rôle de l'auteur de film qu'il a défendue par ailleurs dans ses textes critiques. Peu d'effets spectaculaires, pas de recours à des nuances psychologiques "à la française", mais une petite musique prenante qui lui vaudra des admirateurs fidèles, prêts à le suivre même dans ses essais moins convaincants, comme Le Champignon des Carpathes (1989), dans lequel le rapprochement des thèmes du théâtre et de l'avertissement écologique (une troupe monte Hamlet tandis qu'on détecte, après des accidents nucléaires, un champignon mystérieux) manque de pertinence, ou Le Complexe de Toulon (1994), nouvelle variation sur le théâtre, dont les intentions demeurent imprécises.

L'insatisfaction devant ces œuvres inabouties s'efface en revanche devant Trois ponts sur la rivière (1999) : Biette a resserré son propos, il traite là seulement d'une recherche, celle qu'effectue Mathieu Amalric, professeur d'histoire, pour rencontrer son sujet de thèse, historien portugais retiré, et qui entraîne dans son voyage vers Lisbonne son ancienne compagne, Jeanne Balibar. Les relations du couple, dans sa tentative de reconstruction, évoluent en même temps que la quête se complique. Temps suspendu, sentiment de l'étrangeté des situations, le résultat est à le hauteur de l'exigence initiale et Amalric se souviendra de ce Voyage au Portugal lorsqu'il réalisera deux ans plus tard son remarquable Stade de Wimbledon, qui repose sur un semblable matériau.

Le décès brutal du cinéaste en 2003, quelques jours après avoir présenté Saltimbank au Festival de Cannes (Quinzaine des Réalisateurs) amène à considérer ce dernier film comme une œuvre testamentaire, ce qu'elle n'est pas, Biette ayant bien d'autres projets. En l'état, le film représente pourtant un condensé des thèmes régulièrement traités depuis Le Théâtre des matières, la fable du spectacle et du reflet de la vie étant parfaitement incarnée dans cette histoire des deux frères, l'un financier, l'autre théâtreux, et de l'incompatibilité entre l'art et l'argent. Les qualités habituelles de l'auteur, ambition et rigueur, sont de la partie, et l'interprétation y est remarquable (J.-C. Bouvet, Jean-Marc Barr et de nouveau, Jeanne Balibar). Peut-être aurait-il fallu que le réalisateur se décuirasse un peu, afin que les joies de l'émotion s'ajoutent au plaisir de l'intelligence… Mais Saltimbank représente un finale à la hauteur d'une œuvre tout entière placée sous le signe de la cohérence.

Lucien Logette